Trente ans après sa naissance, que reste-t-il des promesses d’émancipation portées par l’utopie d’Internet ? Le bilan s’amaigrit chaque jour, à mesure que l'industrie numérique accélère la victoire du techno-fascisme. Cette septième rencontre Terrestres reviendra aux sources de l'utopie numérique pour comprendre cette infrastructure et son idéologie.
Table ronde le mercredi 11 mars avec le sociologue Sébastien Broca, l’essayiste Karine Mauvilly et Félix Treguer, chercheur et membre de La Quadrature du Net. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée.
Pour une présentation plus complète, voir l’article de la revue Terrestres.
Retour sur la préhistoire et l’histoire du numérique
Cette septième rencontre Terrestres reviendra aux sources de l’utopie numérique née il y a plus de 30 ans. La soirée sera rythmée en quatre temps :
1/ Nous commencerons par une rapide généalogie pour rappeler la préhistoire et l’histoire de ce projet : cybernétique et utopie de la communication après la seconde guerre mondiale et les expériences totalitaires ; micro-informatique dans les années 1970 où se mêlent utopies hippies et libertariennes ; pionniers du numérique et culture hacker dans les années 1990 ; conquête hégémonique dans les années 2010 puis coup d’accélérateur avec le Covid et l’IA.
Dans chacun de ces contextes, nous interrogerons les promesses véhiculées à propos d’Internet et réfléchirons aux stratégies des acteurs qui ont participé à son développement. Ainsi, en 2021, Sam Altman, le PDG d’OpenAI, assure que « le progrès technologique suit une courbe exponentielle », annonce « une société bien plus juste, heureuse et prospère » et « un avenir radieux » grâce au développement de l’IA, qui conduira d’après lui à une croissance soutenue. Derrière l’art de la promotion inhérent à cette économie de la promesse et de la recherche incessante de nouveaux investisseurs, se cache un fond d’utopie qu’il convient de mettre à jour. Au cœur de ce projet politique se loge également une idée de la neutralité des techniques érigée en principe : prolongeant les outils, les machines numériques seraient de simples instruments au service de la société et ne feraient que servir les fins qu’on leur assigne : communication, transparence, liberté d’expression, décentralisation, horizontalité, biens communs, etc.
2/ Pour comprendre les mécanismes à l’œuvre, nous convoquerons deux exemples significatifs :
– avec Sébastien Broca et Félix Tréguer, nous reviendrons sur l’ascension des Big Tech au cours des trois dernières décennies. De récentes recherches permettent de comprendre sous un nouveau jour le rôle joué par les acteurs critiques des Big Tech. Malgré leur orientation libérale et leur défense d’un numérique émancipateur, nous verrons qu’ils ont le plus souvent agi de façon symbiotique avec les grandes compagnies de la Big Tech, favorisant in fine leur ascension.
– avec Karine Mauvilly, nous examinerons le chantier de l’école numérique (les justifications avancées, les acteurs qui l’ont soutenu, les coûts, etc.), afin d’en esquisser un premier bilan. Exemple significatif : pionnier du numérique à l’école, la Suède a décidé en 2023 de revenir … à l’école traditionnelle, sans écran((« Éloge du papier à l’heure du déluge numérique », par Benoît Bréville & Pierre Rimbert (accès libre, janvier 2026) // https://www.monde-diplomatique.fr/69172)).
3/ Dans un troisième temps de la soirée, nous procéderons à un diagnostic transversal, en examinant la matérialité de cette infrastructure mondiale (ressources énergétiques et métalliques mobilisées, emprise terrestre, métabolisme global à travers les centres de données et les câbles maritimes et terrestres) ; le travail humain qu’elle requiert à travers le monde (travailleurs du clic exploités) ; les subjectivités qu’elle façonne. La description empirique d’une industrie qui n’a cessé de se présenter comme immatérielle permettra de montrer en quoi elle poursuit et accentue les dynamiques de fond du capitalisme industriel.
« Entrons-nous dans le techno-fascisme ? »
4/ Après avoir exposé les ressorts utopiques du numérique et identifié les manières dont les Big Tech se sont appuyées sur les critiques d’un numérique progressiste pour accroitre leur emprise sur la société, puis exposé l’arrière-monde matériel et humain de l’infrastructure numérique, nous réfléchirons à l’après-numérique. À quoi faisons-nous face politiquement ? Dès 1998, Upside, magazine parmi les plus lus à la fin des années 1990 dans la Silicon Valley, s’interrogeait « Entrons-nous dans le techno-fascisme ?((Cité par Sylvie Laurent, La Contre-révolution californienne, Paris, Seuil, 2025, p. 63-64.)) ». Que penser de ce diagnostic un quart de siècle plus tard, alors que l’utopie d’Internet est devenue un empire économique et politique oligopolistique, dévorant d’immenses ressources et exploitant le travail dans les Suds, contrôlant l’espace public et maître d’une énorme infrastructure mise au service des techniques de gouvernement et de l’industrie de la surveillance ?
Pour sortir du Capitalocène, faudra-t-il également démanteler le numérique ? A quel point s’en émanciper ? Par où commencer ? Depuis la situation de verrouillage présent, est-il préférable d’ouvrir un chemin de déscalade et de réappropriation technologique, à travers l’alternumérisme et le cyberminimalisme, pour déboucher à terme sur une transformation radicale de l’infrastructure ? Mais alors comment ne pas reproduire les illusions passées du mouvement hacker qui a tenté d’inventer des usages subversifs ? Comment ne pas voir dans Mastodon ou Telegram des « compléments de gamme » qui laissent inchangé le cœur de la machine, à l’image du diagnostic de l’Atelier Paysan à propos de la cohabitation inoffensive d’une agriculture bio minoritaire avec le modèle agro-industriel écocidaire ?
L’accélération autoritaire du capitalisme numérique sous l’effet de l’IA ne devrait-elle pas nous inciter à ouvrir une ère de sabotage et de destruction ciblées des technologies numériques ? Comment mettre à l’arrêt une industrie qui ne cesse d’une part de produire des coups d’État technologiques permanents et d’autre part de façonner la part la plus intime de nos subjectivités ? Quelle que soit l’orientation privilégiée, peut-on imaginer une coalition politique qui serait en mesure de permettre une mutation de l’infrastructure numérique ? Comment lutter contre l’économie politique dominante de la Tech ? Nous discuterons des résistances, des alternatives et des stratégies.
Intervenant·es :
• Sébastien Broca – enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8. Ses travaux sur le numérique se situent au carrefour de la sociologie, de l’économie politique et du droit. Il est l’auteur de Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, paru aux éditions du Seuil en 2025.
• Karine Mauvilly – essayiste, formée en droit et en sciences politiques, a été journaliste et enseignante. En 2016, elle a cosigné Le Désastre de l’école numérique. Plaidoyer pour une école sans écrans avec Philippe Bihouix (éditions du Seuil) et est l’autrice de Cyberminimalisme, paru en 2019 (éd. du Seuil).
• Félix Tréguer – chercheur associé au Centre Internet et Société du CNRS. Ses recherches se situent au croisement des sciences de l’information et de la communication, de la sociologie, de l’histoire et du droit. Auteur de Une Contre-histoire d’Internet : du XVe siècle à nos jours (Agone, 2023) et de Technopolice. La surveillance policière à l’ère de l’intelligence artificielle (Divergences, 2024), il est également membre de La Quadrature du Net.
Cet événement est organisé par Terrestres, la revue des écologies radicales Depuis 2018, Terrestres est le laboratoire des pensées, des luttes et des pratiques qui s’inventent pour répondre à la catastrophe écologique et contrer l’emprise du capitalisme sur les vivants.
Cet événement est organisé avec la revue Terrestres, la revue des écologies radicales Depuis 2018, Terrestres est le laboratoire des pensées, des luttes et des pratiques qui s’inventent pour répondre à la catastrophe écologique et contrer l’emprise du capitalisme sur les vivants.
🥗☕️🍻 La Buvette de l’Académie est ouverte du mercredi au samedi de 11h à minuit !
Au déjeuner, venez déguster des plats végétariens, de saison et ultra locaux, avec des options végan et sans gluten, cuisinés par Yes We Camp. Au goûter, des gâteaux et pâtisseries et en soirée des petits plats à partager. À toute heure, bières, vins, boissons chaudes et fraîches !